De la cordillère noire à la cordillère blanche
Nous avançons avec une envie furieuse vers la cordillère blanche, que nous voyons comme notre libératrice de cette cordillère noire, si dure, si rocheuse, si oppressante.
Un génie humain a un jour eu l’idée de relier ces 2 cordillères en perforant les parois de la cordillère noire (plutôt que de devoir en faire l’ascension complète) pour en faire des tunnels. Bravo, merci, à grands coup de pioche dans la cordillère noire. Sans métaphore, nous allons enfin voir le bout du tunnel (enfin, des 35 tunnels !). La piste est mauvaise mais serpente dans ce que l’on nomme le Canon del Pato, rendant le pédalage plus frais et plus plaisant visuellement. 13km en 2 heures ! Et bien, on n’est pas rendus.
Mais quelle belle surprise quand à la fin du dernier tunnel, la piste se transforme en route asphaltée ! Ca monte, mais c’est lisse, quel bonheur. Il nous reste 30km pour rejoindre Caraz, première ville depuis 250km. On veut y être ce soir. Le soleil commence à taper fort, on est épuisés, mais on empoigne fermement nos guidons, on appuie sur les pédales, on oublie nos douleurs de dos et de fesses, nos faiblesses et on y va. On veut une douche, on veut voir la cordillère blanche, on veut manger à notre faim, on veut boire de l’eau sans sable ni gravillons. 1h30 plus tard nous y sommes. On est juste heureux, simplement et bêtement heureux. Nous sommes parvenus à 2300 mètres d’altitude alors qu’il y a encore 5 jours, nous étions en bord de mer. La cordillère blanche, majestueuse avec ses pics enneigés nous ouvre les bras et l’on s’attable devant une énorme assiette de poulet/spaghettis et une limonade.
Traversée du désert
Les roues des vélos étant réparées, après 2 jours complets de mécanique, nous voici de nouveau sur la route. Nous sommes obligés d’emprunter la panaméricaine pour environ 80km, afin de sortir de Trujillo et de rejoindre les montagnes. Nous avions oublié les routes si fréquentées. Des camions, des bus, dont on dirait que le défi est de traverser l’Amérique du Sud en 24h sans freins et à coup de klaxon, nous doublent, misérables cyclistes qui en prenons plein la face.
Le décor est absolument terrifiant : de dunes de sables, un soleil écrasant, une route bruyante, rien d’autre à l’horizon que du sable. Il ne manque qu’une musique de western pour parfaire le tout et que nos vélos puissent se transformer en cheval rachitique broutant des cactus.
Pour notre première nuit, nous trouvons refuge au commissariat d’une petite ville où les policiers nous permettent de poser notre tente. L’un d’eux nous offre une énorme pastèque, absolument parfait pour cette chaleur. Le lendemain, il ne nous reste plus qu’une dizaine de kilomètre à parcourir sur la grande route avant de bifurquer sur un petit chemin dont nous a parlé Lucho à la casa de ciclista et qui nous permettra de retrouver les montagnes. Au moment venu, nous tournons les guidons gauche toute et nous mettons à rouler sur une piste de sable et de pierre, le désert toujours à perte de vue. Nous n’avions pas du tout imaginé cela au Pérou.
Pendant 4 jours durant, nous allons pédaler dans un décor terrible : du sable, de la roche, des cactus, pas d’ombre : le désert quoi ! Un travailleur que nous croisons en route, nous voyant souffrir du soleil, rigole un peu avec nous et me dit : « no es peligroso, aqui no hay cow-boy senorita, ha ha ha* ». Ouais, ok, il n’y a pas de cow-boy mais il y a des condors, des montagnes rocheuses, du soleil, pas d’eau et pas d’ombre.
[*ce n’est pas dangereux, ici, il n’y a pas de cow-boy mademoiselle ha ha ha »]
Nous finissons tout de même par suivre le rio santa qui descend de manière furieuse sur des centaines de kilomètres le long des parois rocheuses. C’est auprès de cette rivière que nous bivouaquerons 2 nuits durant, nous permettant un petit décrassage bien agréable.
Sous 40°C quotidiens, nous pédalerons ces 5 jours. Nous ne cachons pas que cette étape à été difficile, moralement et physiquement. Nous avons eu faim, nous avons eu soif, très soif (au point de devoir boire l’eau du rio, sableuse et douteuse). Nous avons trouvé des oasis de fraîcheur dans des rencontres (des clémentines offertes par une petite mamie, une nuit passée aux côtés d’un berger en transhumance, un restaurant qui sort de terre, là, juste après le virage, au milieu de nulle part, à tout juste 12h30).
Plus d’une fois, nous avons eu envie de pleurer, mais en se ravisant de suite car il valait mieux garder l’eau que nous avions dans nos corps. Alors dans ces moments-là, on pense s’asseoir contre la paroi rocheuse et attendre qu’un condor et deux vautours viennent abréger nos souffrances. A défaut de vautours, ce seront les « mouches-moustiques » qui auront raison de nous. Nous sommes rouges de piqûres et ça démange terriblement. En regardant nos jambes et nos bras, on se rassure en se disant que nous avons gagné le maillot à pois, celui du meilleur grimpeur.
La casa de ciclista
C’est donc en bus que nous arrivons dans la ville de Trujillo, où une casa de ciclista nous attend à bras ouverts. Le principe : un passionné de vélo ouvre gratuitement sa maison depuis 25 ans à tous les cyclotouristes de passage. Il apporte aussi ses compétences en mécanique. Nous rencontrons ainsi d’autres cyclo-touristes en voyage, ce qui permet d’échanger autour de réalités communes.
Epuisés, nous passons notre premier après-midi à discuter avec Lucho (l’homme de la maison), Cécile et Guillaume (2 cyclo-touristes). Puis nous partons ensuite avec toute une petite équipe à bicyclette en direction de l’Océan Pacifique pour une première baignade (froide mais classe tout de même) et dégustation de la spécialité du coin : le ceviche (poisson cru mariné dans du citron vert et oignons avec piment et algues). Délicieux.
L’accueil de Lucho et de sa famille est mémorable. Comment des humains peuvent-ils faire preuve d’une telle générosité ? Cette rencontre nous permet d’entrer en contact sympathique avec le Pérou, qui jusque-là ne nous avait présenté qu’une face peu agréable. Jusqu’à présent, nous avons croisé des regards froids, les « gringos » dont on nous salue à chaque coin de rue deviennent pesants, nous les prenons pour une insulte, même si, a priori, ce n’en est pas une.
Les paysages de la côte sont absolument angoissants : il s’agit d’un immense désert, d’où on n’aperçoit pas la mer mais seulement des bidonvilles et des déchetteries à ciel ouvert. Nous sommes très certainement fatigués de nos derniers jours de pédalage et n’arrivons pour le moment pas à voir la belle face du Pérou. Nous attendons dans cette casa de ciclista une pièce qui doit venir de Lima pour nos vélos, la rotation arrière des 2 vélos étant complètement fichue. On grince des dents, mais nous sommes avec des gens sympathiques, ça aide à avaler la pilule…