chili
Va au paradis
Les personnages :
Nous > Mathilde et Brice
Valpo > diminutif donné par ses habitants à Valparaiso, ville chilienne
Sur les bords de l’Océan Pacifique, au Chili, trois personnes discutent paisiblement. En bruit de fond, on entend des klaxons, des cris de mouette et le clapotis des vagues. De temps à autre, un paquebot passe au loin et l’on entend sa sirène.
Valpo : Mathilde, Brice, je suis bien heureuse de vous accueillir ici, comme tant d’autres étrangers qui viennent s’échouer sur mes berges depuis près de 400 ans. Ainsi est ma destinée depuis l’arrivée des colons. J’accueille et je reçois.
Nous : Valpo, tu le fais tellement bien. On se sent très vite chez nous, nous aimons déambuler sur tes flancs, tes collines, sur tes berges. Tes rues escarpées nous invitent à mieux te connaître. Au détour de tes rues colorées, on aperçoit tour à tour la mer puis les montagnes.
Valpo : Vous savez voir ma belle face mais malheureusement beaucoup disent que je suis sale et mal tenue, à la différence de ma voisine Vina del Mar, si lisse, si propre, si riche.
Nous : Quoi ? A cause des graffitis qui colorent tes rues, à cause des déchets non ramassés pour cause de grève ? Tu sais, tu nous rappelle un peu Marseille, cette ville du Sud de la France, si bruyante, si animée, si populaire, si détestable et pourtant si attachante. Ton fils, José, nous a parlé de toi toute une après-midi, il nous a conduit dans des zones connues seulement par tes enfants et franchement, tu es belle et étonnante.
Valpo : Quel honneur, et que pensez-vous de mes marchés de rue ? Avant l’ouverture du détroit du Panama, j’ai connu mon heure de gloire. Des milliers de marins, de bateaux, de paquebots s’amarraient sur mes berges. J’étais le passage obligatoire pour ceux qui naviguaient depuis le Pacifique jusqu’à l’Atlantique. Depuis, je me trouve vieillie, les bateaux sont plus petits et moins nombreux. Les hommes qui se posent sur ma terre ne sont plus des marins mais des diplômés venus de tous pays savourer la vie chilienne.
Nous : Tu sais Valpo, tu es vieille certes, mais tu ne t’enlaidis pas. Les coups de bombes de peinture qui couvrent tes murs cachent tes rides mais subliment le regard que tu offres à celui qui ose s’aventurer dans tes dédales. La brise du Pacifique vient parfumer les maisons aux portes ouvertes et tes chiens veille sur toi. Quand nous partirons demain matin, nous poserons un dernier regard sur tes formes ondulantes, éblouis par le soleil naissant, et te saluerons, une petite boule au ventre de devoir te quitter. Ton prénom prendra alors tout son sens : Va al paraiso (= va au paradis).
Valpo : C’est le nom que m’ont donné mes ancêtres, en parlant de moi depuis l’étranger. Allez, venez, que je vous serre encore un peu dans mon cœur !
Si le Chili m'était conté
Le Chili est certainement le premier pays étranger dont j’ai entendu parler, alors que je pouvais encore dire mon âge avec les doigts d’une seule main. Il était alors, dans ma petite tête d’enfant, l’illustration parfaite d’un monde dichotomique. Les gentils et les méchants, les riches et les pauvres, la guerre et la paix, l’amour et la haine.
Ce pays était pour moi représenté par cinq personnes, cinq prénoms aux sonorités différentes du français. Olga, Arnoldo, Alexandro, Marcia et Luis. Le Chili devait très certainement sentir la lentille et les épices, comme chez cette nounou qui m’accueillait chez elle le temps de la pause du midi à l’école maternelle. Mes parents ont du m’expliquer un jour qu’ils étaient réfugiés politiques, qu’ils s’étaient battus dans leur pays pour la paix mais que leur vie était en danger là-bas car la liberté n’était pas la même qu’en France.
J’ai certainement senti que ça n’avait pas dû être drôle pour eux de venir vivre ici, transportant avec eux un parfum d’orange que je pouvais sentir lorsque Marcia, leur fille, me peignait les cheveux. Mais j’étais contente qu’ils soient arrivés ici, en France, pour que je puisse les connaître. En grandissant, j’ai entendu des mots d’adultes tels que torture, prison, dictature. Au collège, j’ai appris la longueur de ce pays si étroit tout au long duquel avait poussé la Cordillère. J’ai alors voulu comprendre ce qui était arrivé à beaucoup d’autres, tout comme à eux.
Lorsque j’ai appris la mort de Pinochet dans les journaux, je me suis demandé s’ils en étaient soulagés ou si au contraire ils étaient rongés par l’injustice de son non-jugement. Mais je n’ai jamais osé poser de questions, par pudeur. Puis, en traversant l’Equateur, le Pérou, la Bolivie à vélo je pédalais avec l’idée que j’allais enfin découvrir ce pays connu de nom depuis si longtemps mais pourtant si obscur à mes yeux.
En arrivant à Santiago, je me suis dis qu’il était temps d’entrer dans le vif du sujet. Après avoir rencontré des gens dans le rue, avoir visité tous les musées possibles sur l’histoire de la dictature, avoir marché dans les rues aujourd’hui si paisibles, m’être assise devant le mur en souvenir des disparus de la dictature dans le Cementario General, je n’ai pas encore tout saisi sur l’histoire du pays qui a bouleversée bien des vies. En lisant un chapitre du livre « Les veines ouvertes d’Amérique Latine », écrit juste avant le coup d’état militaire chilien, je comprends qu’il n’est en fait qu’une histoire d’argent, d’intérêt pour des ressources naturelles que les pays du nord voyaient dans les pays du sud. C’est de cette manière que se résument les questionnements du « pourquoi tant de haine ? » qui me taraudent depuis ma tendre enfance. Le gouvernement des Etats-Unis avait besoin d’exploiter des minerais dont disposait le Chili, ils ont placé un dictateur. Quoi de plus simple ?
Depuis la chute du gouvernement militaire, les traces laissées par l’impérialisme américain sont très visibles. Les voitures sont grosses et neuves, de marque américaine, chacun exhibe LA pomme sur son ordinateur, son téléphone, son lecteur musique. Les rues sont calmes et l’espace publicitaire a la part belle. Le week-end de notre arrivée, le Chili était en pleines élections. La liberté n’est pas encore gagnée, reste à voir ce que les Chiliens vont décider.
Pour Olga, pour Arnoldo, pour toute leur famille, je souhaite que leur combat et leur exil n’aient pas été vains. L’Histoire, c’est aussi au présent que ça se raconte.
Ce n’est pas si simple en bus
D’ordinaire, vous commencez peut-être a le comprendre, en Amérique du Sud, nous sommes dans une politique générale du « no te preocupe ». En agissant comme de bons locaux, mochilas au dos, nous quittons la ferme un vendredi après-midi pour rejoindre le terminal où nous prendrons un bus direction le Chili. Nous nous dirigeons confiants vers la billetterie afin d’acheter nos billets et le vendeur nous annonce tout désolé qu’il n’y a plus de place dans le bus du soir. Devinez pourquoi ? On le dit, on le répète, le foot, ça n’a pas de frontière, la preuve par l’exemple. Une équipe argentine a réservé les places en vue de jouer le lendemain à Santiago, et une équipe ça rempli très vite un bus.
Mais, ne l’oublions pas, nous sommes en Amérique du Sud, il y a toujours une solution. Alors nous prenons un bus pour Mendoza, 200km au sud et dénichons sur place une autre compagnie qui assure le transfert vers le Chili dans la nuit. Ce qui est merveilleux, c’est que l’on n’a même pas le sentiment d’un plan galère, tout se déroule ici très bien, si peu que l’on soit patient.
Nous passons donc la frontière chilienne (pour la 3ème fois de notre voyage) aux environ de 3h du matin. C’est la première fois que nous entrons dans le vrai Chili, que nous allons côtoyer ses habitants. Pour rappel, notre première traversée chilienne était en plein désert à vélo avec pour seules compagnes des vigognes et la seconde un paradis touristique dans le désert d’Atacama en compagnie de notre amie Sophie. Les frontières chiliennes ne sont jamais des parties de plaisir. Interdiction de passer fruits, légumes et toute denrée non manufacturée. A la façon de fouiller nos sacs, les douaniers se prennent pour des sauveurs de la planète et nous font passer pour les pires des assassins. Gare au raisin sec oublié ou à la tisane de cedron au fond du sac, tu es convoqué pour un entretien des plus corsé dans le bureau du chef pour une demi-heure de sermons argumentés sur l’hygiène et les lois à respecter dans ce pays, teintés d’une touche de racisme pour les pays sud américains environnants. C’est malheureusement ce qui nous est arrivé pour avoir osé demander s’il était possible de faire passer un sachet d’origan, voyous que nous sommes. Après que Mathilde ait feint quelques larmes (quelques années de théâtre nous ont sauvé la mise) devant l’imposant fonctionnaire qui visiblement voulait montrer qu’il en avait plus dans le pantalon que dans la cervelle, nous avons enfin pu arriver à Santiago.