La chute
J’ai trouvé vie en pleine forêt amazonienne, dans un coin du Rio Parana. Comme mes milliers de frères et sœurs, j’ai barboté tranquillement dans les ondulations du fleuve, J'ai embrassé la terre rouge et argileuse à de nombreuses reprises. J’ai porté sur mon dos des brindilles, des troncs, j’ai roulé sur les galets et ai esquivé des rochers. J’ai rafraîchi des familles entières sur mon passage. On peut dire que jusqu’ici, j’ai eu une vie paisible.
Mais à entendre ce qui se passe au loin, cette paix ne va pas durer. La vitesse s’accélère, je n’ai plus le temps de me faire des amis sur la berge. Avec mes compagnons, nous nous entrechoquons, passons l’un par-dessus l’autre, sans pouvoir rien contrôler. Le bruit sourd venu de loin se fait chaque seconde plus fort, c’est maintenant un grondement. Je n’ai pas d’autre choix que de suivre la masse.
J’aimerais retourner en amont, remonter le cours des choses, retourner au paisible. Je crois que je n’aurai même pas le temps de pleurer au moment où il faudra se lancer dans le vide. Je n’ai pas de cœur, je n’ai pas d’esprit, je n’ai pas à me questionner ainsi. Le tumulte est maintenant là. Il n’y a plus aucune surface plane devant moi. Comme tous ceux autour de moi, je hurle. Voilà d’où venait ce bruit sourd. Tous mes camarades passés par là n’ont pu réprimer ce cri. Nous plongeons maintenant devant les yeux ébahis des touristes et les focus d’appareil photo. La chute est longue et brutale. Pas le temps d’avoir mal que nous voilà dans les eaux tumultueuses du bas de la cascade. Je suis secouée et fatiguée. Alors que la large gorge du diable nous aspirait il y a quelques secondes, voici qu’elle nous rejette violemment vers le Rio Iguazu.
Le cours de la vie redevient paisible et j’irai m’échouer dans l’océan.
Vous n’imaginiez pas, lorsque vous êtes arrivés devant les portes du Parc des Chutes d’Iguazu, caméra autour du cou, casquette vissée sur la tête et crème solaire appliquée de façon non uniforme, que le spectacle que vous alliez voir allait causer le traumatisme de la petite goutte d’eau que je suis ?